La Dame de fer, de Phyllida Lloyd (1)

On se souvient d’elle comme « cette dirigeante intraitable qui défia Bruxelles avec son célèbre I want my money back (je veux que vous me rendiez mon argent) », après avoir ainsi justifié sa politique de rigueur : « le remède est âpre mais le patient en a besoin pour survivre », écrit Michel Bitzer, du Républicain Lorrain. Elle avait, selon François Mitterrand, « les yeux de Caligula et la bouche de Marilyn Monroe », rappellent les quotidiens britanniques. Dans la séquence d’ouverture du film, une vieille dame fausse compagnie à son infirmière, descend acheter une pinte de lait et s’étonne du prix. Aujourd’hui diminuée par la maladie d’Alzheimer, Margaret Thatcher, ancien Premier ministre britannique, vit recluse depuis plusieurs années dans sa demeure du quartier chic londonien de Belgravia. Meryl Streep, qui l’incarne à l’écran, a écouté de nombreux documents sonores pour s’imprégner du timbre particulier de Maggie, a visionné des images d’archives pour adopter ses postures et sa façon de se mouvoir, et a visité la Chambre des communes pour ressentir le poids du protocole britannique. Les prothèses, la perruque et le maquillage font le reste, « transformant la comédienne en un clone très convaincant de la seule locataire féminine du 10 Downing Street », une Iron Lady au crépuscule de son existence, une femme de quatre-vingt-six ans diminuée par la maladie d’Alzheimer, comme l’a révélé sa fille Carol en 2008. Margaret Thatcher parle à son mari Denis, mort il y a plusieurs années, et lors de ses rares moments de lucidité, se rappelle, en flash back, les grandes étapes de sa vie. 

www.republicain-lorrain.fr, 12 février 2012. Le Figaro, 15 janvier 2012.

La Dame de fer, de Phyllida Lloyd (2)

« Pour beaucoup d'Anglais, aujourd'hui encore, Lady Thatcher est une personnalité qu'on aime ou qu'on déteste. Elle est considérée soit comme une sorcière, soit comme une sainte qui a sauvé le pays », explique la réalisatrice Phyllida Lloyd. « J’ai voulu faire de sa vie un drame shakespearien » : « c'est hyperbolique, exagéré (…). « Qui s'attend à un film historique ou à un film politique sera nécessairement déçu », « mais, finalement, ce n'est peut-être pas si grave, puisque l'œuvre est moins une fresque historique qu'une méditation amère sur l'être et l'avoir été », écrit Jean-Louis Thiériot, auteur de Margaret Thatcher : de l'épicerie à la Chambre des lords (Fallois, 2007), prix de la biographie politique et prix Joseph du Teil de l'Académie des sciences morales et politiques. La polémique gronde chez les conservateurs britanniques, même ceux qui n’ont pas vu le film. L’actuel Premier ministre David Cameron pense qu’il aurait été préférable d’attendre qu’elle soit morte pour faire le film. Saluant la performance de la comédienne, il regrette que le film se concentre sur la maladie de Margaret Thatcher plutôt que sur ses actions en tant que premier ministre : «je ne peux pas m'empêcher de me dire mais pourquoi faut-il que ce film sorte maintenant ? C'est vraiment un film concernant davantage l'âge, la démence plutôt que l'action d'un ex-premier ministre extraordinaire ». Meryl Streep est « la grande arme de ce tableau parfois idiot et douteux », estime Stuart Jeffries, du Guardian, qui salue une « performance étonnante mais impeccable. Un chef d'œuvre de mimétisme » qui livre « un portrait cruel sur l'âge, la solitude et la décadence » ; fade et flou, le film ne parvient pas à incarner l'esprit indomptable de son sujet », et vise à « capturer l’image d’une femme capable de déployer politiquement la séduction sexuelle (sexual allure) ». Le Times déplore que ce biopic (film biographique) édulcore « la politique de division que Thatcher a menée sous son règne au profit d'un hymne à la féminité et d'un chant funèbre à la démence ». « Un parti pris qui laisse les années Thatcher méconnaissables » et donne à voir « un Roi Lear dans le désert de la démence »,  alors que, se souvient le quotidien britannique, François Mitterrand la décrivait avec « les yeux de Caligula et la bouche de Marilyn Monroe ».

Le Figaro, 9 janvier et 15 février 2012. The Times, 5 janvier 2012. www.guardian.co.uk/ , 8 février 2012. Les Echos, 15 février 2012.

La Dame de fer, de Phyllida Lloyd (3)

Un article de Max Pemberton dans The Telegraph titre : « The Iron Lady and Margaret Thatcher's dementia: Why this despicable film makes voyeurs of us all. The Iron Lady reflects society’s insensitive attitude towards dementia sufferers (La Dame de fer et la démence de Margaret Thatcher :  pourquoi ce film méprisable fait de nous tous des voyeurs. La Dame de fer reflète l’insensibilité de la société à l’égard des personnes qui souffrent de démence) ». L’auteur, un aidant professionnel, ne remet pas en question le parti pris artistique et apprécie la précision du jeu de l’actrice dans les scènes de confusion, dans le glissement apparent vers un autre monde, la perte du sens du temps, la façon de regarder les gens « avec une parfaite perplexité, en contraste saisissant avec de rares moments de surprenante clarté et de profondeur, tout ce qui rend la maladie si cruelle et tragique. Le film est sans faute dans sa représentation de la démence ».  Il s’insurge contre le non-respect de la vie privée. Mme Thatcher, toujours en vie, « a le droit d’être traitée avec autant de dignité que n’importe qui ». « J’espère qu’elle ne regardera jamais ce film et qu’elle ne lira jamais les critiques des journaux. Il n’est pas étonnant que ses enfants aient refusé de se rendre à des projections privées. Si vous regardez ce film sans connaître l’histoire, vous pourriez supposer que Margaret Thatcher est déjà morte. C’est ce qui m’a mis le plus en colère à propos de La Dame de fer. C’est représentatif du regard que la société porte le plus souvent sur les personnes âgées, en particulier celles atteintes de démence. Elles sont ignorées. Elles sont considérées comme mortes bien avant qu’elles le soient vraiment. Les personnes atteintes de démence éprouvent une perte, pas simplement de mémoire et de cognition, mais de respect et de dignité. Les sociologues parlent de « mort sociale » et de « mort biologique ». Idéalement, les deux coïncident. Lorsque les personnes atteintes de démence déclinent, on pense qu’elles ne méritent plus que l’on leur prête attention ou que l’on pense à elles (no longer deemed worthy of attention or thought). Pour la société, elles font déjà partie de l’histoire ». 

www.telegraph.co.uk/news/politics/, 14 janvier 2012. Le Figaro, 15 février 2012.

La Dame de fer, de Phyllida Lloyd (4)

 « Il y a une difficulté à montrer à l’écran une certaine dégénérescence mentale due au vieillissement. On a l’impression que c’est une chose honteuse qu’il faut cacher. Et qu’en parler, c’est faire preuve de manque de goût et de tact. Je ne suis pas d’accord avec cette vision des choses et notre travail ne manque pas de respect à Mme Thatcher », explique Meryl Streep, qui a obtenu un Golden Globe et le prix BAFTA 2012 (British Academy Film Award) de la meilleure actrice pour cette interprétation, et a été nommée pour les Oscars. Le film a été également récompensé par le BAFTA pour les maquillages (trois heures de mise en place quotidienne durant le tournage) et la coiffure : « un obligatoire brushing choucroute fixé avec de la laque en forme de casque bouffant, un collier de perles, des boucles d'oreille nacrées, sans oublier le tailleur bleu pervenche Aquascutum, une broche rétro et un sac à main rigide ­Asprey. Le résultat est tout simplement bluffant », écrit Olivier Delcroix du Figaro.

« A quoi tient l’attirance du septième art pour les hauts et les bas de la vie politique ? », s’interroge Favilla, éditorialiste des Echos. « Sans doute à des raisons commerciales : au moment où ils sortent, ces films profitent déjà de l’intérêt suscité par les affaires qu’ils relatent. On peut y voir aussi une aspiration à transformer en mythe romanesque une réalité prosaïque et parfois sordide, ou au contraire une sorte de revanche du public sur les personnages qui occupent la scène publique : eux qui aiment tant se donner en spectacle en assurant eux-mêmes la mise en scène, il est juste qu’ils soient soumis à un regard extérieur que révise sans concession l’image qu’ils ont voulu construire… ».

www.republicain-lorrain.fr, http://static.bafta.org/files/film-1112-winners-release-1349-1364.pdf, 12 février 2012. Le Figaro, 15 février 2012. Les Echos, 16 février 2012.

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