Biomarqueurs : ni nécessaires ni suffisants ?

Pour Philippe Baqué, les biomarqueurs constituent « un marché fort rentable et pléthorique », qui s’ouvre avec les outils de diagnostic en cours de développement ou en attente de brevet. Mais par manque de fiabilité, leur utilisation reste réservée à la recherche, selon les recommandations internationales. Pour Olivier Saint-Jean, chef du service de gériatrie de l’hôpital européen Georges-Pompidou de Paris, « si les biomarqueurs sont prescrits dans le cadre d’n protocole de recherche, on peut penser que cela a un sens. Mais pratiqués à la sauvage, comme le font certains centres, ils n’ont aucun intérêt clinique pour les patients et ne doivent pas être utilisés. Dans mon service, c’est zéro biomarqueur ! » Pour le Pr Bruno Dubois, en revanche, les nouveaux critères de diagnostic introduits en 2007 constituent en revanche une révolution : des chercheurs se sont aperçus qu’avec ces nouveaux critères, « 36% de leurs patients inclus dans un essai thérapeutique sur la base d’anciens critères cliniques n’avaient pas la maladie d’Alzheimer », rapporte-t-il. « La mauvaise sélection des patients a peut-être eu un impact sur l’absence d’efficacité du nouveau traitement qui a été observée. » Quelle fiabilité accorder au diagnostic par les biomarqueurs ? Pour les formes héréditaires de la maladie d’Alzheimer (1% de la population), le diagnostic génétique semble solide. Ce sont en général des personnes jeunes. Ce n’est pas le cas pour 99% des autres personnes atteintes de la forme dite sporadique de la maladie d’Alzheimer, pour qui le diagnostic avec les biomarqueurs est toujours incertain. Une grande partie des diagnostics et de la recherche de traitements se fonde sur la présence de plaques amyloïdes dans le cerveau. Mais une étude réalisée durant quinze ans sur les religieuses d’un couvent américain (Nun Study), après autopsie, montre que, malgré l’importance de la charge amyloïde dans leur cerveau, 12% d’entre elles avaient conservé leurs capacités cognitives jusqu’à la fin de leur vie. La stabilité de leur existence et leur activité intellectuelle et sociale pouvaient expliquer leur résistance à la maladie.

Le Monde diplomatique, février 2016. http://presse.inserm.fr/maladie-dalzheimer-un-diagnostic-simplifie-avec-les-criteres-les-plus-fiables/12970/, 30 juin 2014. SantaCruz KS et al. Alzheimer Disease Pathology in Subjects Without Dementia in Two Studies of Aging: The Nun Study and the Adult Changes in Thought Study. J Neuropathol Exp Neurol 2011 ; 70(10): 832–840. Octobre 2011. www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC3445265/ (texte intégral).

Diagnostic précoce : pour développer des médicaments à visée préventive

« Le secteur public n’est pas équipé pour faire du développement », explique le Pr Philippe Amouyel, directeur général de la Fondation Plan Alzheimer, qui défend les partenariats public-privé. « c’est pour cela que le programme européen Innovative Medicines Initiative a lancé des consortiums gigantesques, avec des dizaines de laboratoires publics et privés, pour encourager des interactions entre ceux qui génèrent des hypothèses et ceux qui peuvent créer des médicaments à partir de ces hypothèses. On parle aujourd’hui d’une recherche précompétitive ». Pour Philippe Baqué, du Monde diplomatique, le leitmotiv de la recherche précompétitive est désormais le diagnostic précoce : il s’agit d’identifier des personnes atteintes de quelques troubles de mémoire qui pourraient développer dans dix ou quinze ans la maladie d’Alzheimer. Ce changement d’approche repose sur une nouvelle définition de la maladie, élaborée en 2007 par une équipe de chercheurs internationaux dirigée par le Pr Bruno Dubois, neurologue et directeur du centre des maladies cognitives et comportementales à l’hôpital Pitié-Salpêtrière de Paris. Jusqu’alors, explique celui-ci, « la maladie d’Alzheimer n’était diagnostiquée qu’à partir d’un certain seuil de sévérité : le stade de la démence. Nous proposons désormais des critères de diagnostic qui incluent tous les stades de la maladie, notamment celui qui existe avant l’apparition des symptômes, appelé stade prodromal. » Conséquence de cette nouvelle définition : les laboratoires axent leurs recherches sur des médicaments destinés non plus aux personnes âgées, mais à des personnes plutôt jeunes et en bonne santé, qui pourront être traités préventivement durant plusieurs années. »

Le Monde diplomatique, février 2016.

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