In memoriam : Jean-Marie Léger (1934-2012)

La revue Neurologie Psychiatrie Gériatrie d‘octobre 2012 consacre un dossier à la mémoire du Professeur Jean-Marie Léger, qui en présidait le comité de rédaction. Il avait créé la société de psychogériatrie de langue française (SPLF) à Limoges il y a trente ans, et avait beaucoup œuvré pour représenter l’école française au niveau international, par le biais de l’International Psychiatric Association (IPA), la section de psychiatrie gériatrique de l’Association mondiale de psychiatrie et enfin et surtout, par l’Association européenne de gérontopsychiatrie (EAGP) dans laquelle il s’était beaucoup investi, rappelle Jean-Pierre Clément, du Centre mémoire de ressources et de recherches du Limousin à Limoges. Louis Ploton, professeur émérite de gérontologie à l’Institut de psychologie de l’Université Lyon-2, salue l’homme « souriant, chaleureux, respectueux, discret mais aussi capable d’envolées tout aussi passionnelles que passionnantes », et témoigne de « l’aspect fédérateur de son action pour les psychiatres, les gériatres et autres professionnels qui refusent de réduire la clinique du vieillissement à ses seuls aspects biologiques ». 

Neurologie Psychiatrie Gériatrie, octobre 2012

L’héritage de Jean-Marie Léger : humanisme et intégrité (1)

Pour Cyril Hazif-Thomas, de l’intersecteur de psychiatrie de la personne âgée (EA 4686) du CHU de Brest, « l’héritage de Jean-Marie Léger continue d’enrichir la clinique psychiatrique du sujet âgé », avec des orientations théoriques d’inspiration humaniste. « Cette éthique de la sollicitude envers les plus démunis, ceux aux corps les plus fragiles, à la mémoire défaillante et à la psychologie parfois si étonnante, Jean-Marie-Léger savait la diffuser par ce genre de propos livrés à bâtons rompus, comme on discute entre soi à la maison, avec cette chaleur humaine qui le caractérisait. Mais ce qu’il avait bien compris et que n’ont pas forcément entendu ceux qui font de la psychogériatrie comme Monsieur Jourdain fait de la prose, c’est que, s’agissant de psychogériatrie, le réalisme institutionnel ne suffit pas, il y faut aussi de l’humanisme et de l’intégrité. Aussi n’est-il en rien surprenant qu’il ait pu écrire : « la psychiatrie doit affirmer sa place essentielle au sein de la médecine pour lui permettre de conserver sa dimension humaine fondamentale, elle doit défendre le rôle fondamental qu’elle occupe dans la gestion globale des soins donnés au sujet vieillissant mais qui est très souvent oublié, parfois même contesté par une administration trop encline à valoriser les prouesses technologiques, même si leur application se fait aux dépens des valeurs humaines »

Hazif-Thomas C. Souvenirs de Jean-Marie Léger : de l’homme, de quelques aphorismes, ou la psychogériatrie humaniste. Neurologie Psychiatrie Gériatrie 2012 ; 12 : 197-199. Octobre 2012. Léger JM. Un nouveau moyen d’expression pour la Société de psychogériatrie de langue française. Neurologie Psychiatrie Gériatrie 2003 ; 3(13) : 1.

L’héritage de Jean-Marie Léger : envisager, en premier lieu, le malade comme une personne (2)

Christophe Trivalle, du pôle de gériatrie de l’hôpital Paul-Brousse (AP-HP) de Villejuif et Cyril Hazif-Thomas ont sélectionné des articles du Professeur Jean-Marie Léger parmi les huit qu’il a publiés dans la revue Neurologie Psychiatrie Gériatrie, qu’il avait fondée. L’éditorial du premier numéro était intitulé « Y a-t-il encore une place pour le sujet âgé au sein de la médecine moderne ? » Jean-Marie Léger écrit en 2001 : « la naissance de Neurologie Psychiatrie Gériatrie traduit un renouveau d’intérêt pour une clinique globalisante qui ferait fi des cloisons trop étanches posées par la création de concepts plus ou moins théoriques nécessaires à la recherche fondamentale. Revenir aux sources de ce qui fit, autrefois, la valeur de la médecine française. Envisager, en premier lieu, le malade comme personne et non comme un des nombreux éléments anonymes constitutifs d’une population ou d’un échantillon ; savoir que les soins ne se confondent pas avec la recherche, même s’ils apportent à cette dernière les matériaux qui lui sont nécessaires ; utiliser les connaissances acquises pour mieux expliquer et donc traiter une maladie donnée sans être totalement dépendant des techniques expérimentales qui leur ont donné naissance ; ne pas oublier que l’imagerie reste encore un examen complémentaire ! ... Telles doivent être les perspectives globalisantes d’une approche clinique qui se veut à la fois scientifique mais surtout humaine. Nous oublions trop, aujourd’hui, que dès ses origines, l’humanité a donné à la fonction soignante un caractère sacré. Malgré les progrès réalisés en médecine, cette dimension n’a pas forcément disparu. L’atténuation de la douleur, la prise en compte du respect de certaines qualités de la vie, l’importance de l’éthique dans le choix de certaines thérapeutiques traduisent bien cette orientation fondamentale »

Trivalle C et Hazif-Thomas C. Jean-Marie Léger et NPG. Neurologie Psychiatrie Gériatrie 2012 ; 12 : 197-199. Octobre 2012. Léger JM. Y a-t-il encore une place pour le sujet âgé au sein de la médecine moderne ? Neurologie Psychiatrie Gériatrie 2001 ; 1 : 1. Février 2001.

L’héritage de Jean-Marie Léger : éthique et pratique de la psychiatrie du sujet âgé (3)

Dans un article de 2003 intitulé « Éthique et déclin cognitif. Place de la démarche éthique dans la pratique de la psychiatrie du sujet âgé », Jean-Marie Léger écrivait : « au fur et à mesure de l’avancée en âge, la fréquence des maladies croît. Toutes entraînent des répercussions sur le vécu du sujet ; parmi elles, celles qui touchent les organes des sens, le langage et les fonctions cognitives ont un effet perturbateur de l’existence beaucoup plus grand ; elles créent un handicap majeur de la communication modifiant les échanges avec l’environnement, elles engendrent une dépendance sévère et elles justifient de la part du soignant une adaptation parfois difficile à mettre en place. Les états démentiels représentant le domaine où les problèmes d’éthique se posent avec le plus d’acuité. Le patient voit disparaître progressivement les fonctions et les qualités qui permettent de définir l’espèce humaine et de la différencier des autres espèces animales ; il n’en reste pas moins une personne à part entière qui a droit à toutes les prérogatives propres à l’être humain, le maintien de sa dignité, le respect de ses valeurs ; il s’agit d’un malade à part entière, handicapé de la communication, dont l’état nécessite des soins authentiques adaptés tenant compte de l’évolution du mal et ne se limitant pas à de simples mesures d’hébergement à caractère social. Or le soignant se trouve confronté à un certain nombre de difficultés, voire d’obstacles : tendance à oublier ces malades et les problèmes qu’ils doivent résoudre, voire les rejeter, vaincre l’appréhension qui est la sienne devant la difficulté à franchir la barrière d’accès à la subjectivité de l’Autre, pour se comporter en professionnel responsable, surmonter sa culpabilité pour prendre les mesures sociales (institutionnalisation) ou juridiques (mise sous mesures de protection) qui s’imposent dans l’intérêt du sujet. Tous ces éléments imposent des échanges permanents au sein des équipes soignantes et avec les proches du dément pour élaborer des projets communs et prendre des décisions adéquates respectant la personnalité et les souhaits du bénéficiaire ; ils rendent également nécessaires l’obligation d’une formation continue et la mise en place d’une recherche des bonnes pratiques de soins adaptés à des situations bien précises ».

Trivalle C et Hazif-Thomas C. Jean-Marie Léger et NPG. Neurologie Psychiatrie Gériatrie 2012 ; 12 : 197-199. Octobre 2012. Léger JM. Éthique et déclin cognitif. Place de la démarche éthique dans la pratique de la psychiatrie du sujet âgé. Neurologie Psychiatrie Gériatrie 2003 ; 3(17) : 47-49.

Âgisme : un concept pertinent pour penser les pratiques de soins ?

Pour les organisateurs du colloque « La Cause des aînés », l'âgisme est un « véritable racisme anti-âge ». « Notre société mercantile se polarise sur le « vieillir jeune », sur l'évaluation, et fait l'apologie de la normativité et de l'adaptation. La société que nous voulons préserver est au contraire celle du respect de la singularité et des différences, une société qui tire un bénéfice humain à prendre de l'âge ».  Annie de Vivie, sur Agevillage, fait le parallèle entre naître et mourir, deux étapes clés de la vie qui posent la question de l’accompagnement. « On sait aujourd’hui qu’on n’accueille pas un nourrisson sans le toucher, lui parler, le caresser. On sait moins que la fin de vie doit être accompagnée de la même manière ». « Marteler que les soignants prennent soin d'êtres humains et non d'objets de soin est une évidence récente. La médicalisation, dans sa dimension purement technicienne a été battue en brèche et nous avons pris conscience au fur et à mesure que le bébé était une personne qu’il fallait traiter comme telle. Mais qu'en est-il aujourd'hui des vieilles personnes notamment quand elles sont atteintes de pathologies neuro-dégénératives, quand elles vont bientôt mourir ? », s’interroge-t-elle.

Pour Marie Masse et Philippe Meire, de l’Institut de recherche en sciences psychologiques de l’Université catholique de Louvain (Belgique), « l’âgisme influence les attitudes des soignants, à leur insu, à trois niveaux : celui des croyances et des stéréotypes à propos du vieillissement ; celui des préjugés émotionnels ; celui des comportements parfois discriminatoires à l’égard des personnes âgées. Dans les établissements accueillant des personnes âgées fragilisées par des déficiences physiques et/ou cognitives, les stéréotypes négatifs sur le vieillissement sont particulièrement actifs. Les stéréotypes âgistes représentent une réelle menace pour l’indépendance cognitive et fonctionnelle des personnes âgées. Les formations en gérontologie devraient mettre l’accent sur l’hétérogénéité des vieillissements pour contrer l’effet réducteur des stéréotypes liés à l’âge. L’âgisme prend racine dans le valeurs dominantes de notre société (productivité, indépendance, peur de la mort), ce qui nécessite une prise de conscience et une attitude réflexive de la part des professionnels de la santé travaillant auprès de la population âgée ».

www.cause-des-aines.fr/objectif.php, 20 octobre 2012. www.agevillagepro.com, 23 octobre 2012. Masse M et Peire P. L’âgisme, un concept pertinent pour penser les pratiques de soins aux personnes âgées ? Geriatr Psychol Neuropsychiatr Vieil 2012 ; 10(3) : 297-305. Septembre 2012. www.jle.com/fr/revues/medecine/gpn/e-docs/00/04/7B/7E/resume.phtml.

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