Die Auslöschung, d’Agnes Pluch et Nikolaus Leytner (1)

Alain Montandon, professeur émérite de littérature générale et comparée à l’Université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand, présente un film réalisé en 2013 pour la télévision de langue allemande racontant l’entrée dans la maladie d’Alzheimer d’un professeur d’histoire de l’art, Ernst, qui séduit une de ses auditrices, Judith. « Le film s’attache, dans le milieu culturel dans lequel il s’enracine, à souligner la tragédie de l’effondrement du capital culturel de la mémoire. La richesse des images et des symboles permet au cinéma de commenter avec humilité et profondeur le drame de la progression de la maladie tout en assurant, par l’amour qui entoure le sujet, une grande humanité. » Interprété par Klaus Maria Brandauer (alors âgé de soixante-neuf ans) et Martina Gedeck, le film, qui n’a pas de version française, s’intitule die Auslöschung, c’est-à-dire l’effacement, l’extinction.

Montandon A. Lumière et ombres de la maladie d’Alzheimer, un téléfilm autrichien. Retraite et société 2014 ; 69 : 133-141. Décembre 2014.

Die Auslöschung, d’Agnes Pluch et Nikolaus Leytner (2)

Le film a été tourné au musée d’histoire de l’art de la ville de Vienne (Autriche) et de ses environs. L’atmosphère est fort différente de celle du film Amour de Michael Haneke, « la narration glacée de Haneke étant assez loin de l’amour plus fort que la mort, signifié et replacé dans le contexte de l’art, de la culture et de la littérature allemandes. » Dans les cadres suspendus aux murs de la maison du professeur, des silhouettes, une technique particulièrement développée en Allemagne entre 1770 et 1790, « une image forte de la personne atteinte de la maladie d’Alzheimer sont il ne resterait que le contour, une forme qui se vide de sa substance intérieure et plonge dans sa nuit. » Le cinéaste fait suivre immédiatement l’image de la silhouette par celle d’une radiographie du cerveau. La vue d’un rideau de dentelle rappelle au professeur un épisode de son enfance, où il se réfugiait dans une pièce pour regarder dehors à travers des trous du rideau. Quand le vent soufflait et que le rideau bougeait, il avait alors une autre vue : « il compare cela à son propre état, à cette appréhension divisée du monde, tantôt n’en percevant qu’un aspect, tantôt un autre, mais dont la cohérence et l’unité ont disparu. Cette métaphore textile est plus amplement employée quand il en vient à dire que le mouvement du voile du rideau se faisant plus rapide, il ne finirait par ne plus y avoir qu’un rideau totalement opaque, signe de la fin. » Une autre image récurrente est celle de la mémoire comme une bibliothèque, « de la bibliothèque comme un moi extérieur, liée à une conception géologique du temps, par couches et strates successives qui se recouvrent. » Livre caché, livre illisible, livre perdu, bibliothèque vide, ou bien rangée, ou en désordre, sont « autant d’images pour signifier la transformation des trésors de la mémoire en un taudis. » « La perte de son monde culturel, la perte des mots, le désordre croissant de sa bibliothèque sont autant de signes d’une tragédie de la culture, qui finira comme dans une tragédie classique, par la mort. » Le téléphone mobile, cadeau offert au petit-fils, propose des mouvements aléatoires, qu’Ernst contemple avec un ravissement béat, « symbole même d’une conscience éclatée en ses divers morceaux, totalement livrée et aliénée à des impulsions venant de l’extérieur, balancée dans une sorte d’abandon dépourvu de sens. Outre l’intérêt d’essayer de pénétrer dans la subjectivité d’une conscience qui se trouble, plonge dans la confusion et se désagrège, on est sensible d’une part au récit qui nous fait pénétrer au plus profond de la condition humaine, dans ce qui constitue l’essence même de la personne. »

Montandon A. Lumière et ombres de la maladie d’Alzheimer, un téléfilm autrichien. Retraite et société 2014 ; 69 : 133-141. Décembre 2014.

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