Inégalités des hommes et des femmes face à la maladie

Les bases biologiques de la différence entre les sexes face à la maladie d’Alzheimer font l’objet de projets de recherche. Ainsi, en Corée, le département de psychiatrie de l’Université médicale de Sungkyunkwan à Séoul a suivi, pendant 13.8 mois, trois cents personnes atteintes de déficit cognitif léger ; 25% d’entre elles ont développé une maladie d’Alzheimer. Les chercheurs observent des facteurs de risque de transition vers maladie différents selon le sexe. Chez les hommes, les facteurs de risque les plus importants sont une atrophie cérébrale et une détérioration de la fonction cognitive globale. Chez les femmes, les facteurs de risque significatifs sont l’avancée en âge, des symptômes dépressifs cliniquement importants à l’inclusion et la présence d’une forme mutée du gène de l’apolipoprotéine Eε4 [codant pour un transporteur du cholestérol]. Pour les auteurs, ces résultats pourraient se traduire en des stratégies de prévention spécifiques différentes selon le sexe des personnes à risque.

Kim S et al. Gender differences in risk factors for transition from mild cognitive impairment to Alzheimer's disease: A CREDOS study. Compr Psychiatry 2015 ; 62: 114-122.

www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/26343475.

Années de vie avec incapacité

La démence est le deuxième motif le plus important d’années de vie perdues avec incapacité dans le monde (15.4 millions d’années de vie perdues, derrière le handicap visuel et devant le handicap auditif). Ces trois motifs représentent la moitié des années perdues avec incapacité.

Alzheimer’s Disease International. World Alzheimer Report 2015. The Global Impact of Dementia. An analysis of prevalence, incidence, cost and trends. 88 p.Août 2015. www.alz.co.uk/research/WorldAlzheimerReport2015.pdf (texte intégral).

Conscience de la perte de mémoire : quelles bases pathologiques ?

Julie Schneider et ses collègues, du centre Alzheimer de l’Université Rush à Chicago (Illinois, Etats-Unis), ont suivi 2 092 personnes âgées sans troubles cognitifs à l’inclusion, jusqu’à leur décès. Post-mortem, une autopsie cérébrale standardisée a été pratiquée pour quantifier sept pathologies de type démentiel. Chez 239 personnes ayant développé une démence, la conscience de la mémoire épisodique reste stable pendant 2.6 ans avant la survenue de la démence, puis décline rapidement. Un âge plus avancé est associé à une survenue plus tardive de la conscience de la perte de mémoire (anosognosie). Quelles sont les pathologies cérébrales associées ? Dans le cerveau des personnes anosognosiques, les chercheurs observent la présence de la protéine TDP-43, des neurofibrilles de protéine tau et de vastes infarctus cérébraux. En absence de ces pathologies, les chercheurs n’observent aucun déclin de la conscience de la perte de mémoire.

Wilson RS et al. Temporal course and pathologic basis of unawareness of memory loss in dementia.Neurology, 26 août 2015. www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/26311746.

Projection dans le futur

« La mémoire autobiographique, ou la capacité à se remémorer des expériences personnelles, nous permet de stocker un large registre de connaissances générales ("je suis né dans telle ville…") et spécifiques ("ma première journée au travail…"). Accumulées, depuis la naissance, ces connaissances nous permettent de définir notre parcours de vie et notre identité », rappelle Mohamad El Haj, maître de conférences en psychologie au laboratoire SCA-­Lab (CNRS UMR 9193) à l’Université de Lille-3. « Partant du postulat selon lequel la mémoire est essentiellement orientée vers nos expériences antérieures, l’évaluation et le soutien de la mémoire autobiographique durant les prises en charge se sont principalement focalisés sur la reconstruction du passé. Pourtant, même si le contenu de la mémoire est bien orienté vers le passé, sa fonction est surtout de participer à notre adaptation dans le présent et à notre anticipation du futur. Dans la vie de tous les jours, nous sommes constamment préoccupés par la simulation d’événements futurs, par exemple, définir un trajet, anticiper un rendez-vous ou préparer un entretien. » Cette simulation peut concerner aussi des projets à plus long terme. Le chercheur s’intéresse à la projection dans le futur chez les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer et à l’intersection entre cette projection et la reconstruction du passé. Les résultats dans ce domaine suggèrent un affaiblissement de la projection dans le futur, observé à travers la diminution du nombre des scénarios envisagés. De plus, une similarité importante semble exister entre les scénarios futurs et les souvenirs du passé. Ce résultat plaide ainsi en faveur d’un obstacle au niveau du remaniement des connaissances passées lors de la projection dans le futur. Si la construction de scénarios futurs est relativement préservée dans les stades légers de la maladie, la difficulté réside plutôt concernant la capacité de désengagement des scripts passés [modèles de pensée ou modèle comportemental permettant à la personne de fournir une suite de traitement d’information ou de comportements de manière automatique et ajustée]. Ces résultats invitent désormais à tester l’efficience d’approches thérapeutiques centrées sur les mécanismes de désengagement des scripts passés pour préserver la flexibilité dans l’adaptation quotidienne et la construction de projets. »

El Haj M. Alzheimer, mémoire autobiographique et projection dans le futur. Éthique, sociétés et maladies neuro-dégénératives. Le Journal de l’Espace éthique. Hors-série 2015: 20. Septembre 2015.

Maladies neurodégénératives : une recomposition des savoirs

En quoi la maladie neurodégénérative correspond-elle à un modèle unique, difficile à saisir à partir d’autres modèles de pathologies chroniques ?  s’interrogent Léo Coutellec, chercheur en philosophie des sciences et Paul-Loup Weil-Dubuc, chercheur en philosophie morale et politique au laboratoire d’excellence Distalz de l’Université Paris-Sud. « Une première caractéristique semble émerger : les maladies neurodégénératives sont des maladies de la structure – de la personnalité, des capacités motrices, de la conscience, etc. – là où les autres maladies constituent des accidents de la personne, qu’il reste encore possible de prévenir, voire de guérir. Les maladies neurodégénératives font à ce titre intervenir des mutations identitaires scandées par les moments du diagnostic, de l’annonce, des ruptures dans les sphères de l’existence – professionnelle, sociale, familiale, sexuelle, etc. Ces mutations identitaires surviennent sur fond de la conscience de la progression inéluctable de la maladie. » Pour les deux philosophes, « les maladies neurodégénératives partagent une autre caractéristique : leur causalité est difficilement saisissable. Si l’on excepte les cas de la maladie de Huntington et des formes familiales de la maladie d’Alzheimer, ce sont des phénomènes multi-causaux dont les déterminations ne sont ni complètement génétiques, ni complètement biologiques, ni complètement socio-environnementales. L’absence de clarté causale remet en cause une approche mécaniste et déterministe de la maladie. Elle nous oblige à renouveler notre approche de l’objet scientifique qui ne peut plus être le résultat d’une discipline ou d’une théorie particulière.

C’est dans ce contexte qu’émerge la problématique des big data [utilisation des données de masse], avancée comme solution à cette difficulté d’appréhender l’objet "maladies neurodégénératives" dans le cadre classique et invitant à une plus forte transversalité dans le flux des connaissances à partir des données provenant notamment des génomes [ensemble des gènes] et de l’imagerie. L’enjeu de la transversalité est d’autant plus fort que la génération massive de données brouille de multiples frontières : entre recherche biomédicale et clinique ; entre disciplines et savoirs ; entre public et privé (les données proviennent de sources multiples et hétérogènes) ; temporelles (court terme/moyen terme/long terme). » Pour les deux philosophes, les maladies neurodégénératives sont le révélateur d’un nouvel équilibre à trouver, d’un point de vue épistémologique, entre savoirs hétérogènes et, d’un point de vue éthique, entre espérance et responsabilité : « la responsabilité est tout autant dans la recherche biomédicale et clinique – l’environnement diagnostique ne doit pas seulement reposer sur une économie de la promesse ou induire une injonction à savoir –, que dans le soin et l’accompagnement où l’enjeu est d’apporter des réponses concertées, adaptées et justes. »

Coutellec L et Weil-Dubuc PL. Recomposer nos savoirs : un nouvel équilibre à trouver.Éthique, sociétés et maladies neuro-dégénératives. Le Journal de l’Espace éthique. Hors-série 2015: 5-6. Septembre 2015.

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