Déterminants génétiques

Deux études coordonnées par le Dr Eric Reiman, de l’Institut Alzheimer Banner (Arizona, Etats-Unis) sur une cinquantaine de malades colombiens atteints d'une forme familiale de maladie d'Alzheimer montrent qu’une élévation de peptide bêta amyloïde est détectable dans le liquide céphalorachidien plus de vingt ans avant que n'apparaissent les premiers symptômes de la maladie.  « Toutes les mutations dominantes connues représentent moins de 1 % des cas de maladie d'Alzheimer», relativise le Professeur Jean-Marc Orgogozo, du service de neurologie du CHU Pellegrin de Bordeaux. Rien ne dit que l'on puisse extrapoler ces résultats à la population générale, souligne Damien Mascret, du Figaro. Dans la forme génétique de la maladie d'Alzheimer étudiée en Colombie, les patients débutent la maladie à quarante-neuf ans en moyenne. « Dans la population générale, le diagnostic se fait plutôt autour de quatre-vingts ans, et plutôt soixante-dix ans ou moins dans les centres spécialisés », rappelle le neurologue. Les patients colombiens, sans symptômes mais porteurs de la mutation génétique, à qui l'on fait passer un examen PetScan pour mesurer le débit sanguin dans le cerveau, montrent déjà une augmentation anormale du débit dans certaines régions. Pour le Pr Richard Frackowiak, directeur du service de neurologie du Centre hospitalier vaudois à Lausanne (Suisse), « cela témoigne de la possibilité d'une compensation très précoce qui permet de maintenir le fonctionnement cérébral plusieurs décennies avant la maladie ». Pour l'instant, rappelle Damien Mascret, « la recherche qui est menée sur les marqueurs précoces de la maladie n'a pas véritablement d'implication pratique pour le diagnostic mais l'espoir est de pouvoir expérimenter des traitements à des stades où la maladie ne fait que commencer ».

Au Royaume-Uni, le National Health Service (NHS) a dû faire une mise au point pour dénoncer l’inexactitude de plusieurs articles de presse, titrant « un gène de la démence a été trouvé chez un tiers des adolescents, aidant à prédire la maladie vingt ans avant que ne frappent les symptômes dévastateurs » (Daily Mail) et « un gène de la démence présent chez près de la moitié des adolescents » (Daily Express).

Le Figaro, New York Times, 12 novembre 2012. MedlinePlus, NHS Choices, 6 novembre 2012. www.nhs.uk/news/2012/11November/Pages/Dementia-gene-teenager-claim.aspx. Reiman EM et al. Brain imaging and fluid biomarker analysis in young adults at genetic risk for autosomal dominant Alzheimer's disease in the presenilin 1 E280A kindred: a case-control study. Lancet Neurol 2012; 11(12): 1048-1056. Décembre 2012. www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/23137948. Discussion vidéo par Eric Reiman : http://download.thelancet.com/flatcontentassets/audio/laneur/2012/laneur_december.mp3. Fleisher AS et al. Florbetapir PET analysis of amyloid-β deposition in the presenilin 1 E280A autosomal dominant Alzheimer's disease kindred: a cross-sectional study. Lancet Neurology 2012 ; 11(12) : 1057-1065. Décembre 2012.

www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/23137949.

Réserve cognitive et niveau d’éducation

« Pourquoi sommes-nous inégaux devant le risque de maladie d'Alzheimer ? » interroge Damien Mascret, du Figaro. « Une des réponses se trouve dans la notion de réserve cognitive, un capital cérébral, différent selon les individus, qui permettrait de mieux résister à la maladie. Ce concept a été longuement développé lors de la troisième conférence sur les neurosciences d’Arcachon, une manifestation entièrement subventionnée par le Conseil régional d'Aquitaine. Conserver une activité intellectuelle, même à un âge avancé, retarde la survenue de la maladie, si elle doit survenir, explique Yaakov Stern, professeur de neuropsychologie clinique à l’Université Columbia de New York. « Un niveau universitaire retarde l'échéance d'au moins cinq ans. Plus d'éducation, cela veut dire plus de synapses, un cortex plus épais, plus de possibilité de compensation par des circuits alternatifs. C'est un concept important qui montre qu'il se passe quelque chose dans le cerveau, au niveau intellectuel, même des années avant les symptômes », ajoute le Professeur Jean-Marc Orgogozo, du service de neurologie au CHU Pellegrin de Bordeaux. Mais la suractivité compensatrice du cerveau finit par s'épuiser et, comme un moteur que l'on aurait poussé aux limites, le déclin s'amorce d'autant plus brutalement que le moteur était puissant. Selon Yaakov Stern, « les personnes ayant les plus grandes réserves cognitives auront une maladie plus avancée au moment où s'amorcera leur déclin cognitif : elles mettront alors moins de temps à atteindre le point où la maladie compromettra le fonctionnement du cerveau et donc déclineront plus vite ».

Une étude menée par l’équipe du Professeur Jean-François Dartigues, directeur du Centre mémoire de ressources et de recherche (CMRR) du CHU de Bordeaux, à partir des données de la cohorte PAQUID (trois mille huit cents personnes âgées de plus de soixante-cinq ans suivies pendant vingt ans), montre que chez les personnes ayant un faible niveau d’éducation, le nombre d’incapacités à réaliser les activités instrumentales de la vie quotidienne (AIVQ) est un facteur prédictif de la survenue d’une démence dans les trois ans et dans les dix ans suivants (mesure à associer à un seul test cognitif). Chez les personnes ayant un niveau d’éducation élevées, les tests ayant la plus haute valeur prédictive associent la plainte cognitive subjective et des tests de la fonction cognitive et de la fonction exécutive.

Le Figaro, 12 novembre 2012. Chary E et al. Short- versus long-term prediction of dementia among subjects with low and high educational levels. Alzheimers Dement, 14 novembre 2012. www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/23159045.

Risque cardiovasculaire au milieu de la vie

Une étude menée par Bjørn Heine Strand, du Centre norvégien de santé publique, auprès de quarante-huit mille personnes âgées de trente-cinq à cinquante ans à l’inclusion et suivies pendant trente-cinq ans, montre que le décès attribuable à une démence est associé à une augmentation du taux de cholestérol total (risque multiplié par 2.01), au diabète (risque multiplié par 2.43) et à un indice de masse corporelle faible (<20 kg/m; risque multiplié par 1.76) à cet âge de la vie, suggérant qu’une intervention ciblée sur ces facteurs de risque pourrait avoir un effet important. La consommation de tabac ou la tension artérielle à cet âge ne sont pas associés significativement à une augmentation de la mortalité attribuable à la démence, bien que le risque soit accru chez les grands fumeurs.

Strand BH et al. Midlife vascular risk factors and their association with dementia deaths: Results from a Norwegian prospective study followed up for 35years. J Neurol Sci 2012, 12 novembre 2012. www.jns-journal.com/article/S0022-510X(12)00575-8/abstract.

Désinhibition

Catherine Thomas-Antérion neurologue, responsable de l’unité de neuropsychologie du CHU de Bellevue à Saint Etienne, explique : « la dégénérescence progressive des cellules cérébrales entraîne des troubles comportementaux tels que l’apathie et le repli sur soi, avec une augmentation des besoins de protection, d’affection et de tendresse. On constate aussi des symptômes de régression, où la personne malade adopte un comportement infantile. Dans certains cas, beaucoup plus rares, ces troubles s’apparentent à de l’agitation, de la confusion. Les instincts se libèrent dans le langage mais aussi dans les actes (demande accrue de rapports sexuels, comportements masturbatoires...), notamment dans les dégénérescences fronto-temporales. Mais, insiste-t-elle, « chaque personne malade est unique, l’intensité et la nature des troubles sont donc différents d’un individu à l’autre ».

Perturbations du goût et de l’odorat (1)

Pour Monique Ferry, gériatre et nutritionniste à l’Espace prévention senior, Valence/ INSERM U557 (Université Paris XIII), « le goût et l’odorat sont des facteurs essentiels de la régulation de l’appétit, dont on oublie trop souvent l’évaluation chez les sujets âgés. L’évocation des différentes causes de perturbation du goût permet de le préserver au maximum chez le sujet âgé pour lutter contre l’anorexie et donc la malnutrition. Le goût est un phénomène complexe, à la fois physiologique, psychologique et culturel : le goût sucré est inné, les autres saveurs sont acquises par l’éducation et l’expérience. Aux quatre saveurs fondamentales (sucrée, salée, acide, amère) connues en Europe, les chercheurs ajoutent désormais la saveur umami (sensation durable et appétissante recouvrant toute la langue, procurée par les récepteurs du glutamate, largement utilisé comme exhausteur de goût dans la cuisine d’Extrême Orient depuis les travaux du chimiste japonais Kikunae Ikeda en 1936). Le vieillissement entraîne des modifications du goût et de l’odorat, notamment celle du plaisir perçu au cours de l’acte alimentaire. Le seuil de détection des quatre sensations de base du goût est augmenté (hypogueusies). Le sujet âgé a une appétence relative pour le sucré et un rejet relatif pour le salé. Certaines saveurs ne sont plus reconnues (dysgueusies). L’odorat est davantage affecté que le goût, les femmes plus tardivement que les hommes, les odeurs volatiles plus tôt que les odeurs alimentaires ; 10 à 15% des personnes âgées de quatre-vingts ans sont totalement anosmiques (elles ne perçoivent plus aucune odeur). La capacité de perception des changements de concentration et de discrimination des odeurs peut mettre en danger la personne âgée, si elle ne réagit pas à une odeur de gaz ou de brulé. La stimulation olfactive de l’appétit est moins grande. Les médicaments, la déshydratation, la malnutrition, l’altération de la muqueuse buccale, des facteurs neurologiques (notamment des lésions de nerfs crâniens, un accident vasculaire cérébral, la maladie d’Alzheimer dès le stade très précoce, la maladie de Parkinson) ou pathologiques (notamment les affections ORL chroniques ou les cancers).

Ferry M. Les perturbations du goût. Journal du médecin coordonnateur 2012 ; 49 : 16-18. Octobre-décembre 2012.

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