La planète Alzheimer est aujourd’hui ébranlée par un double séisme encore presque invisible : c’est un secret que se partagent quelques bienheureux. Un livre vient de paraître, un film vient d’être diffusé. L’un et l’autre mettent à nu, comme jamais peut-être auparavant, les profondeurs de l’âme de nos proches, parents ou amis, atteints par la maladie. Non point qu’ils révèlent ce que nous ne savions pas : ils dévoilent ce que nous savions et faisions semblant de ne pas savoir.

Le film, réalisé par Valeria Bruni-Tedeschi et Yann Coridian, s’appelle Une jeune fille de 90 ans (Agatfilms). Il a été tourné dans le service de gériatrie de l’hôpital Charles-Foix à Ivry-sur-Seine et diffusé le 7 juin sur Arte.C’est l’histoire de Blanche, 92 ans, qui, pendant le tournage, tombe amoureuse de Thierry Thieû Niang, le chorégraphe venu animer un stage thérapeutique d’une semaine.

Le livre au titre énigmatique, Pour celle qui est assise dans le noir à m’attendre, est la dernière œuvre du romancier (et psychiatre) portugais Antonio Lobo Antunes (Christian Bourgois Éditeur, traduction D. Nédellec, Paris, juin 2017). Une ancienne actrice, frappée par la maladie d’Alzheimer, sans prénom et sans âge, vit ses derniers jours dans un appartement de Lisbonne, sous la surveillance d’une employée de maison (et d’un neveu de feu son mari, qui attend avec impatience le moment où il pourra vendre l’appartement). Elle retrouve, elle emmêle, elle détricote des milliers de souvenirs épars qui s’entrecroisent avec les récits des témoins de toute une vie, les vivants et les morts.

L’un et l’autre, le film et le livre, semblent dialoguer autour de deux couples majeurs : Eros et Thanatos (Désir et Mort), Parole et Silence.

Le désir, oui, le désir, voilà la petite musique de chambre (ou la symphonie tonitruante) qui hante tous nos personnages (les « réels », ceux du film, ou les romanesques, ceux du livre).

Et d’abord le souvenir du désir : chez la femme sans prénom, qui a été deux fois mariée, il n’y a plus qu’une obsédante répulsion. Entre le viol par le directeur du théâtre, sur un coin de bureau, en échange d’un petit rôle, jusqu’à la litanie des fantômes tragiques qui ont tenté de la posséder (le garçon au bec de lièvre, « le régisseur déjà âgé », les deux maris…), ce n’est qu’une suite d’horreurs. 

Chez Blanche, qui ne s’est jamais mariée, le souvenir du désir n’évoque, au contraire, que des regrets. « Quand on est deux ensemble, c’est le rêve... ». Elle a rencontré un homme autrefois, qui lui plaisait. « Manque de pot, ça ne s’est pas fait ». 

Mais aujourd’hui même, face à la caméra, le désir sans borne, sans tabou, sans remords, renaît dans sa splendeur incommensurable. A la première image du film, elle se tient là, le masque figé, sans expression, on dirait sans vie. Elle ne parle pas, elle ne mange pas, elle marche d’un pas hésitant, trébuchant, avec une canne.

Apparaît Thierry, qui – d’abord sans la toucher – exécute devant elle une sorte de pavane hypnotique. Le visage de Blanche s’illumine. Elle se lève. Elle danse. Elle dit son émerveillement : « Vous êtes un caïd. » Et puis elle se met à le tutoyer : « J’aime le plaisir de penser à toi sans arrêt » « Vous allez où ? », lui demande-t-il. « Chez toi. » « Elle veut que vous la raccompagniez dans sa chambre », explique l’infirmière.

Elle se rêve, elle se vit en amoureuse, dont les autres (femmes et hommes) de l’hôpital vont être jaloux : « Ils vont se dire : pourquoi elle est toujours collée avec ce mec ? Ils sont tous moches. Qu’est-ce que c’est que cette bonne femme qui a aguiché ce gamin ? » Et, se tournant vers lui : « C’est toi, le gamin ! ».

« Je ne sais pas très bien ce qui m’a troublé en toi. Mais quand je ne serai plus là, tu y penseras quand même ». Leurs mains s’étreignent.

Thanatos – la mort – est, on le sait, le plus fidèle compagnon d’Eros – le désir. Il faut revoir, dans la tête de la femme sans prénom du roman, l’immense cortège de ceux qui ont disparu et viennent sans cesse la tourmenter : le père, la mère, les deux maris, le Gommeux, le directeur du théâtre, le régisseur et, peut-être surtout, la sœur aînée, morte avant sa naissance, et qui, elle, avait un prénom, Cordelia. « La quantité de gens qui ne meurent pour de bon qu’au moment de notre mort à nous, jusque-là ils se promènent dans les parages, ils reviennent quand on les appelle. »

La mort, dans le film de Valeria Bruni-Tedeschi, hurle sa présence à travers le cri lancinant de la mère portugaise qui pleure son bébé de trois mois disparu et accuse une femme inconnue : « Elle l’a tué ! Elle l’a tué ! ». Elle trimballe une poupée monstrueuse dont elle baise le visage et qu’elle borde dans son lit. Et puis, elle aussi, la danse avec Thierry la ressuscite. Elle revit.

« Est-ce que vous pouvez me donner un peu de votre silence ? », demande Thierry à Blanche. « Il faut du temps pour donner son silence à l’autre. » « Vous avez des mains de jeune fille », répond-elle étrangement. « Il est là, le silence, dans la main », suggère-t-il.

Voilà le premier langage entre le danseur thérapeute et la femme malade : le silence.  Paradoxalement la musique, omniprésente dans cet atrium de l’hôpital, en dit plus, bien souvent, que la parole des résidents. « Pour un flirt avec toi, je ferais n’importe quoi », affirme la chanson de Michel Delpech sur laquelle dansent Thierry et Blanche, presque enlacés.

La femme sans prénom du roman est littéralement anéantie par l’impossibilité de dire, par l’intolérable souffrance du silence. « Si seulement j’arrivais à parler maintenant, à leur dire que ... mais à quoi bon... » « Je n’ai plus de voix, ma gorge ne répond plus ». Elle entend tout, elle comprend presque tout, mais les mots se refusent.

Ce qui s’impose dès lors, c’est donc le langage du corps. Et d’abord, tout justement, celui des mains. Dès les premières images, l’index de Thierry nous fait signe. Il indique le chemin.  Avec le vieux monsieur complètement recroquevillé dans son fauteuil, cassé en deux, incapable de se redresser, il ébauche un léger toucher, presque insensible, il le chatouille doucement, l’homme commence à se réveiller, il tend lentement, précautionneusement, une esquisse de poing, celui du chorégraphe vient à sa rencontre, comme un souvenir de virilité perdue, comme on se salue entre copains, l’homme parvient presque à sourire.

Avec Blanche, comme avec les autres femmes, se déroule, à travers la danse, un étrange jeu d’équilibres et de déséquilibres : on ne sait plus qui porte ou soutient l’autre, les jambes s’entrecroisent, les pieds se soulèvent, le rythme emporte les plus réticentes, - même la mère portugaise, même Giselle, avec sa veste rouge (« Maintenant j’ai vingt ans, j’aurai vingt-quatre ans en septembre. »). « Vous m’avez portée », s’extasie Blanche. Tout réside dans l’inversion des postures.

C’est alors que renaît le langage du moi.  Thierry tend à Blanche un miroir.  Elle sourit à son image. « Comment vous vous appelez ? » Elle hésite. Elle finit par dire « Blanche ».  Elle répète « Blanche ». « Je suis très âgée. Mais ça ne se voit pas sur mon visage ». « Vous savez votre âge ? » « Quatre-vingts et quelque ... » Mais quand, à la fin du stage, apparaît, dans le couloir, un guitariste, elle s’approche de lui : « Moi, je m’appelle Blanche. Et vous, comment vous vous appelez ? Moi, c’est Blanche. » Elle s’est retrouvée.

Qu’on nous pardonne cette divagation passionnée hors des sentiers habituels de la revue de presse. On ne s’étonnera pas de reconnaître ici, non comme de purs concepts, ou des recettes thérapeutiques innovatrices, mais comme une sorte d’irruption brutale du vécu, de l’existentiel, de l’émotionnel, les idées validées par l’expérience et qui guident la réflexion et l’action de la Fondation depuis des années : la primauté des interventions que l’on appelle – dans un langage un peu trop savant – psychosociales ;  l’accent mis sur l’émotion, le désir, le plaisir de la personne malade ; l’importance accordée au sensoriel (toucher, caresser, danser, écouter de la musique, chanter ensemble) ; le rôle central des histoires de vie ; la nécessité d’un personnel soignant fortement empathique et convenablement formé.

On y trouvera aussi la confirmation qu’il ne suffit pas d’une « bonne » médecine, voire même d’une « bonne » réflexion pour trouver LA « bonne » réponse face à la maladie.  Il y faut aussi parfois l’extraordinaire talent, la sincérité, l’intelligence, l’humilité, l’intuition d’un très grand écrivain et des deux réalisateurs. Valeria Bruni-Tedeschi, fantastiquement bouleversée par son sujet, disait, un matin de projection, qu’elle y retrouvait peut-être ses propres angoisses, ses propres faiblesses.

Le miroir tendu à Blanche nous montre, à nous aussi, notre propre image.

Jacques Frémontier

Journaliste bénévole

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