« Une Europe du concret », « une Europe qui protège » : voilà des formules rassurantes qui séduisent les pragmatiques et désarment les doctrinaires. Pas étonnant que Nicolas Sarkozy s’en soit saisi et fasse aujourd’hui de la maladie d’Alzheimer un terrain privilégié pour en tenter la démonstration.

Dans une conférence de presse commune avec José Manuel Barroso, président de la Commission européenne, il a annoncé « un plan européen de lutte contre la maladie d’Alzheimer ». Il s’agit d’ « additionner les initiatives », de « trouver les solutions pour permettre de guérir les millions d’Européens qui sont frappés, de plus en plus jeunes, par cette maladie » (AFP, Le Monde, 30 juin et 1er juillet).

Dès le mois d’octobre, à mi-chemin du semestre de présidence française, une conférence ministérielle européenne qui réunira politiques, médecins, neurologues, économistes, sera organisée à Paris afin de relever « le défi politique, économique et social que représentent le vieillissement et la gestion de la dépendance », annonce la ministre de la Santé Roselyne Bachelot. Au programme : un échange d’informations sur les bonnes pratiques, le développement de pôles d’excellence européens, une action commune et la fixation de lignes directrices en termes de financement de la recherche et de l’accompagnement social, les nouvelles formes de prise en charge de la dépendance, la question des aides aux aidants familiaux (www.lefigaro.fr, 3 juillet).

La présidence française, précise Valérie Létard, secrétaire d’Etat à la Solidarité, intervenant lors de la conférence des présidents de commissions chargées des affaires sociales en Europe, souhaite « convaincre les autres Etats membres de travailler à l’adoption, à terme, de principes communs en matière de solidarité intergénérationnelle ». « Tous nos Etats, rappelle-t-elle, sont confrontés à la même problématique complexe d’assurer un pilotage de proximité, d’articuler des actions des différents acteurs autour de la personne en perte d’autonomie, d’éviter la dispersion des moyens » (www.lagedor.fr, 8 juillet ; www.premier-ministre.gouv.fr, 10 juillet).

Bonne occasion pour regarder avec attention ce que réalisent, parfois avec succès, certains de nos partenaires. L’Allemagne, par exemple, est le premier pays européen à avoir créé, dès 1994, une assurance dépendance comme cinquième branche de la sécurité sociale. Une nouvelle loi, promulguée en mai 2008, maintient le système de financement par répartition mis en place : le taux de cotisation est relevé de 1,7 et 1,95% à 1,95 et 2,2% (selon que l’on a, ou non, des enfants), en contrepartie d’une réduction de la cotisation d’assurance chômage ; un dispositif est destiné à faciliter le choix d’une assurance complémentaire par capitalisation. La loi améliore la prise en charge de la dépendance en augmentant le montant des prestations et en les étendant aux personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer et des maladies apparentées. On arrive ainsi à un financement total de cinquante millions d’euros par an, en tenant compte des co-financements avec les collectivités territoriales (Revue de droit sanitaire et social, mai-juin 2008).

Il arrive même que la France puisse servir d’exemple à d’autres pays de l’Union. Avec plusieurs années de retard, la Grande-Bretagne s’apprête à lancer une stratégie nationale sur cinq ans pour lutter contre la maladie d’Alzheimer, mettant notamment en avant la formation des médecins généralistes, des infirmières et des professionnels des établissements d’hébergement à la détection précoce des signes de la maladie www.telegraph.co.uk, 17 juin ; Dementia in Europe, juin 2008). L’investissement dans les structures de répit devrait être doublé, avec un budget de deux cent vingt-cinq millions de livres (283,7 millions d’euros). La Société Alzheimer britannique salue la stratégie proposée, mais certaines personnes malades, ou leurs aidants, s’expriment dans la presse pour dire leurs revendications insatisfaites (www.medicalnewstoday.com, 12 juin ; Dementia in Europe, op.cit.).

Il est évident, du reste, qu’une large coopération scientifique à l’échelle du continent existe déjà sur le terrain. Un consortium européen sur la maladie d’Alzheimer (European Alzheimer’s Disease Consortium), associant des centres universitaires et hospitaliers d’Italie (Rome et Brescia), des Pays Bas (Amsterdam), d’Ecosse (Edimbourg), d’Allemagne (Munich), du Danemark (Copenhague), de Suède (Stockholm) et de France (INSERM de Toulouse) étudie l’évolution de la maladie dans le cerveau, à partir d’images IRM, d’échantillons de sang et de liquide céphalo-rachidien (Alzheimer’s and Dementia, juillet 2008).

L’Europe elle-même peut apparaître comme un cadre trop étroit. C’est ainsi que les organismes de financement de la recherche québécois (Fonds de la recherche en santé du Québec), canadien (Institut des neurosciences, de la santé mentale et de la toxicomanie, Institut du vieillissement) et français (INSERM) ont signé une convention de partenariat de recherche sur le diagnostic, le traitement ou la prise en charge de la maladie d’Alzheimer (www.gazettelabo.fr, 7 juillet ; www.senioractu.com, 10 juillet).

Il convient aussi de regarder très au-delà des frontières de notre continent pour observer les expériences les plus lointaines et déceler ce qui « marche » et ce qui « ne marche pas ». Aux Etats-Unis, six millions de personnes sont assurées, mais le marché est déclinant, en raison de la trop grande complexité de produits d’assurance basés sur le remboursement de soins à long terme et une définition partielle et réversible de la dépendance. A Singapour, le plan Eldershield, mis en place en 2002 avec trois assureurs, proposé de façon automatique à des personnes non dépendantes âgées de quarante à soixante-neuf ans, est en revanche souscrit à 85% (www.lesechos.fr , 20 juin).

Au Japon, le cinquième risque est entré en vigueur le 1er avril 2000 avec le vote de l’assurance dépendance long terme. En septembre 2000, 1,49 millions de Japonais bénéficiaient de l’assurance dépendance. En avril 2007, ils étaient déjà 3,29 millions (dont 2,51 millions à domicile). Les dépenses ont doublé entre 2000 et 2006. Pour faire face à l’explosion des coûts, un nouveau système de santé pour les plus de soixante-quinze ans a été mis en place le 1er avril 2008. La réforme a été très mal accueillie par les seniors, ce qui a contribué à l’échec électoral du gouvernement sortant (Le Mensuel des Maisons de retraite, juin-juillet 2008).

Faut-il s’étonner dès lors que le gouvernement et le Parlement se donnent du temps pour élaborer le projet de loi sur le cinquième risque, dont le vote n’est attendu qu’à la fin 2008. De nombreuses questions restent en effet à discuter : notamment le financement, le recours sur succession, l’évolution de l’allocation personnalisée d’autonomie, la convergence des prestations handicap et dépendance (Le Mensuel des Maisons de retraite, op.cit.). Le rapport de la mission commune du Sénat sur la prise en charge de la dépendance et la création du cinquième risque propose des pistes qui soulèvent beaucoup d’interrogations dans le milieu associatif (www.senat.fr, 8 juillet ; Actualités sociales hebdomadaires, 4 et 11 juillet ; www.agevillagepro.com, 1er , 15 et 16 juillet ; www.senioractu.com, 11 juillet).
Christine Lagarde, ministre de l’Economie, rappelle simplement la nécessité de faire place à de « nouveaux mécanismes », comme la capitalisation et l’individualisation de la prise en charge, face à de « nouveaux risques », dont « le risque dépendance, corollaire de l’allongement de la durée de vie et de l’amélioration des conditions de santé ». Mais elle se veut rassurante : « on aura toujours une partie de répartition, en particulier au bénéfice de ceux qui sont les moins favorisés ». (www.challenges.fr, 8 juillet ; www.agevillage.com, 15 juillet).

Voilà qui nous promet un automne intéressant, plein de projets concrets, qui protègent les personnes âgées et leurs aidants…

Jacques Frémontier

Journaliste bénévole

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